« Et toi, le boulot, ça va ? »

Aller au travail à reculons. Aimer son travail. Détester tout ce(ux) qu’il y a autour.

Si seulement cela ne touchait que le monde de la publicité, du marketing, de la communication… mais non. Je le sais bien. J’en connais tellement, des exemples à citer. Des exemples de harcèlement, des exemples de comportements inappropriés, des emprises malsaines. Je vais me contenter du mien.

Je m’en souviens encore, de ce patron qui prend une gamine en alternance, payée 420 balles par mois, qui lui demande de manager une équipe, de bosser aussi ses jours de cours, le week-end… avec une charge de travail juste surréaliste, lui dire que « c’est comme ça qu’on apprend ». Mais bon, j’avais des tickets restaurants.

Je m’en souviens aussi, de cet autre patron, qui m’a mis une pression folle, mis en place une omniprésence savamment étudiée par mail / sms / messages privés, m’a conseillé de prendre mes distances avec ma famille « qui me ralentissait », de prendre mes distances avec mon mec du moment « parce que je méritais mieux », qui sait exactement comment jouer avec ma jeunesse et mon ambition de l’époque pour faire de moi le parfait petit pantin sous-payé. Qui sait exactement comment et à quel moment distribuer les bons points et à quel moment frapper par ses mots. Et j’en passe des pires, des faits, à propos desquels ce n’est pas à moi de témoigner.

Je me souviens de cette manager, qui excluait de son service toutes les jeunes femmes plus jolies (c’est subjectif, j’imagine, c’était surtout dans sa tête) et plus appréciées qu’elle et déclarait aux patrons qu’elles « déconcentraient les autres, surtout les hommes ». Magique. Absolument magique.

Je m’en souviens, du manager, qui le jour où je craque, après un mot de trop en réunion, après une petite touche supplémentaire et subtile de harcèlement, déclare devant tout monde : « j’en ai marre moi des pleurs, je ne suis pas assistante sociale ». Tu parles Jean-Michel. Mes pleurs, tu n’attendais que ça. (En même temps, quand tu fais craquer les trois quarts de ton équipe, qui hors les murs de ta boîte respirent la joie de vivre et s’éteignent en arrivant le matin, je sais pas moi… pose toi des questions ?)

Je me souviens du patron qui avait peur que je me rende compte que je pouvais voler de mes propres ailes, que j’avais le talent et l’envie nécessaires, que ce talent devait servir mes intérêts et mes valeurs plutôt que les siens, et qui du coup me descendait constamment par mail, en face, en réunion devant mes collègues, sous prétexte de vouloir « m’aider ».

Je me souviens de ce client qui a jugé bon de me proposer un point dans sa chambre d’hôtel et qui s’est offusqué, sous entendant que je suis hystérique, quand je lui ai dit calmement dit que c’était inapproprié et que je refusais.

Je me souviens de ce client qui aimait faire des allusions douteuses devant moi sur cette consœur qu’il « aimait bien recevoir dans son bureau », commentait le physique de ses stagiaires plutôt que leur potentiel professionnel, s’amusait et s’étonnait du fait que je ne souhaite pas le rejoindre chez lui pour des réunions en posant la question suivante « tu as peur de moi ? » avec un grand sourire satisfait. Je l’ai vu pousser à bout toutes les femmes de son équipe et les pousser ensuite dehors. Une. Par. Une.

Et j’en passe. Malheureusement. J’en passe.

Les gars, on vous voit. Et c’est moche.

Je n’ai pas pour but de dénoncer qui que ce soit. Donner des noms ne m’intéresse absolument pas. L’idée est plutôt de porter moi aussi un message que j’espère clair. Certaines personnes sont peut-être faites pour entreprendre. Mais elles ne sont pas faites pour avoir des employé(e)s, pour mener une équipe vers une réussite commune, pour interagir avec d’autres personnes tout simplement.

Certaines personnes considèrent les gens comme des pions, une marchandise que l’on va pousser à bout. Et puis quand c’est cassé, bah c’est cassé. Elles sont légions, les petites nanas carriéristes et impressionnables, qui envoient des CV. Tout va bien. La boîte roulera encore longtemps comme ça.

Ils sont légion, les connards, les sociopathes ou au mieux juste les inconscients.

Certaines personnes considèrent encore qu’avoir un comportement déplacé n’aura aucune conséquence grave.

Protégez-vous contre eux. Je sais. C’est plus facile à dire qu’à faire. Dire « stop, j’abandonne » est très difficile. Vous n’abandonnez qu’eux. Vous vous sauvez, vous. Prenez soin de vous. Prenez soin du temps que vous avez à votre disposition. Ne l’offrez pas à des gens qui ne le méritent pas et qui n’en conçoivent pas la valeur.

Ce « stop j’abandonne » peut vouloir dire « je craque, j’arrête de prendre sur moi, je vais en parler à qui de droit ». Cela peut aussi vouloir dire « stop, je pars, je me protège, je vais constater qu’ailleurs ça peut être mieux ». Parce que l’actualité me donne raison sur le point suivant : parfois, le « qui de droit » ne sait pas réagir, ne veut pas réagir, est complice de ce que vous subissez. Rien n’y changera. Je suis fière pour ma part d’avoir choisi de fuir un combat afin de me battre ailleurs et pour moi. C’est Balavoine qui a écrit « Celui qui se fait gloire de supporter le mal est beaucoup moins fort que celui qui s’en sort ». C’était un homme intelligent.

Il faut croire que l’intelligence du cœur est moins productive et se monnaye moins bien que certains comportements. Qu’a cela ne tienne. J’ai choisi de ne plus jamais fonctionner autrement que comme je l’entends. Patron, client… ou pas. Je vous souhaite de pouvoir en faire autant.

Même si mes exemples semblent vouloir dire le contraire, le harcèlement et le manque d’humanité n’est pas je crois une affaire d’hommes. C’est une affaire de pouvoir et de place occupée. C’est une affaire d’impunité. Il s’avère que les hommes sont majoritaires, dans ce cas. Je n’y suis pour rien. Loin de là.

Et, non, le bonheur en entreprise n’est pas fait de machines à café hors de prix, d’espaces de détente super design, de cours de Yoga, de séminaires à la montagne et de fauteuils top-confort. Chacun doit s’accomplir, tout le monde n’avance pas au même rythme, tout le monde à quelque chose à apporter. Et un bon manager le sait. Croyez-moi, il le sait. Non, tous les freelances et prestataires ne sont pas corvéables et prêts à tout (surtout pas ce « tout » là, pour une mission.

A celles et ceux qui aujourd’hui sont dans des situations qui font que mon texte leur parle particulièrement, sachez que si vous cherchez un soutien, un partage d’expérience, quelques mots qui vous feront comprendre que tout ira bien, que vous avez en vous la force de dire stop, quelques mots différents de « peut-être que tu devrais faire un effort ? », alors j’aimerais beaucoup que vous franchissiez le pas de m’envoyer un petit message privé. En parler, c’est déjà en sortir.

À ceux qui vont bien, qui ne souffrent pas de tout cela : si un jour un collègue tente d’exprimer son mal-être, par pitié, ne prononcez pas ces phrases « tu es trop sensible », « tu devrais peut-être faire un effort », « tu sais, c’est partout pareil », « c’est dans ta tête ». Je le sais aujourd’hui, ces phrases sont des erreurs monumentales et elles font autant de dégâts que les faits énoncés ci-dessus.

Aujourd’hui, je sais ce que je veux mais surtout ce que je ne veux plus. Et je maintiens le cap, depuis 5 ans.

J’aimerais pouvoir aider d’autres gens à en faire autant. J’aimerais tant.

16 commentaires sur “« Et toi, le boulot, ça va ? »

  1. Oui ce texte raisonne en moi, positivement car un jour j’ai dit non a un nouveau directrice et ai demisionné avant qu’elle n’arrive a me faire du mal. Mais combien de manipulations, de stress, de petits tacles et grosdes manoeuvre j’aurais subi avant de prendre conscience de mon pouvoir a moi.
    Negativement un peu, car manager managé je combats tous les jours pour que chacun se respecte et encourage le travail d’equipe, l’epanouissement de chacun et la reussite collective. mais c’est dur
    L’individualisme partage par tous, les objectifs mal construits, les petites megalos d’un cote, un peu de faignantise dans le coin , parfois du vice derriere le placard, les compromis sont souvent difficiles a accepter et moi meme je ne suis pas parfait, je fais des erreurs de jugement, j’ai mes limites et mes defauts, je ne suis qu’un homme.
    Merci pour ce beau texte en tout cas

    1. Je connais tellement ça. Nous ne sommes pas parfaits. Personne ne l’est. C’est super que tu aies cette vision « à deux casquettes ». Je crois que c’est précieux pour les prochaines personnes qui t’auront comme manager. Je te souhaite le courage en l’empathie nécessaire pour faire bien. Je suis sûre que ça va le faire 🙂

  2. Petite bobo de droite qui découvre les joies du capitalisme sauvage….Franchement c’est quoi avoir du talent et de la motivation ? Porter des vêtements fabriqués par des gosses de 15 ans en Turquie, pour imaginer des solutions toujours plus créatives pour exploiter un peu plus leurs parents ? Cette société est un mensonge, vous découvrez brutalement la réalité crue que vivent des milliers de travailleurs pauvres dans votre propre pays. Ayez le courage d’avouer l’imposture à laquelle vous avez participé, tout n’est question que de classe sociale et d’exploitation ! Pas de guerre entre les peuple, PAS DE PAIX ENTRE LES CLASSES !!!! Choisissez votre camp, et étrangement vous comprendrez alors soudainement ce que signifient réellement vos capacités de « résilience », à savoir votre retour dans un monde réel, au service d’un camp….ou d’un autre….

  3. Celui qui se fait gloire
    De supporter le mal
    Est beaucoup moins fort
    Que celui qui s’en sort.
    Tes arguments sont justes et bien des fois de la voix de mes proches ,j’ai
    eu les mêmes reproches encore et toujours « c’est dans ta tête  » « tu délires » « fais toi soigner  » « tu es sensible ».
    Je m’en suis sorti ,car j’ai pris le temps et je m’y étais préparé ,car vivre ainsi me mettait dans le doute ,or la place que tout ses gens ont décidé de prendre n’est pas une des voix les plus faciles .Se faire Français n’est pas une synécure ,et cela reste t’il français quand on est de ce style de vie .
    Bon courage

    PS: Merci pour ses quelques lignes de Daniel BALAVOINE,je me rassure en me sachant comme je me le savais FORT.

    1. Mais tu l’es, FORT ! Je suis ravie de lire ces quelques mots « je m’en suis sorti ». Ils mettent du temps à venir n’est-ce pas ? J’espère de tout coeur que tout ira mieux maintenant 🙂

  4. Bonjour
    J’ai connu à plusieurs reprises ce type de harcèlement
    J’ai fui
    A présent je ne suis plus en activité et je m’inquiète pour ma fille qui a choisi un métier dominé par le masculin
    Oui on sait que le genre masculin peut être désintéressé et paternaliste mais on sait aussi le reste, tout le reste
    Alors même si elle est forte ma petite, même si elle sera leur égale par rapport au nombre d’années d’étude, même si je l’ai préparée à ça, à devoir, à intelligence égale, se battre plus qu’un homme pour faire ses preuves, je sais qu’il y a toujours ce risque pour une belle jeune femme d’être confrontée à la manipulation, au chantage et aux petites réflexions mesquines
    Même si je sais qu’elle passera le cap et que nous serons toujours là pour elle je ne peux m’empêcher d’avoir peur

    1. Je comprends ton inquiétude ! Je n’imagine même pas quelle furie je serais si un jour j’ai une fille. Je crois lire à travers ton message qu’elle sera effectivement forte, portée par l’énergie de sa maman ! Je lui souhaite de ne pas avoir à trop se battre 🙂

  5. MERCI pour cet article.
    Il me parle particulièrement… j’ai craqué il y a 3 jours et j’ai foncé en pleurs chez mon médecin, un pied dans le burn out…
    Pour moi, pas de patron / collègues caractériel ou de gestes déplacés. Non, juste la volonté d’extirper le maximum de toi… tjr plus..
    Ils sont malins, ils ont vite compris qu’ils avaient affaire à une bonne poire compétente, volontaire, alors… Allez, chargeons la mule…! Elle tient le coup? Bah… on va lui en rajouter encore un peu…!
    Un « merci » de temps en temps, histoire de calmer les humeurs, et hop, C est reparti… elle a bon dos la compassion « C est dur en ce moment, mais on est tous dans le même bateau, hein? » Tu parles…
    Le plus dur, c’est ce sentiment de culpabilité… ce sentiment d’échec car on n’a pas su tenir la pression.. « C est de ma faute? » « Je suis trop faible en fait pour tenir la cadence » « j’ai pas assuré »…
    Et puis.. Après? Je fais quoi? Je me prépare à y retourner dans 10 jours.. enfin… non.. pour le moment, je ne suis vraiment pas prête…
    Je fais quoi? Je démissionne et me retrouve sans revenus? Je fais quoi? Ben… je vais devoir y retourner…
    Pour combien de temps…?
    Là est la question…

    1. Je comprends parfaitement toutes ces questions que tu te poses, et les dilemmes compliqués à gérer. C’est très difficile de se recentrer sur soi avec ces contraintes en tête. Et tout le monde ou presque y sera confronté dans ce cas là. Une chose est sûre : ce n’est pas de ta faute, et tu as besoin de temps pour t’en rendre compte. Je te souhaite énormément de courage et surtout le bonheur qui vient après <3

  6. Merci pour votre article et vos mots qui résonnent que trop bien à mon expérience. Je suis passée par beaucoup de managers harceleurs, jusqu’à cette personne. Il y a 10 mois, elle m’a recruté, puis m’a malmené. Des horaires à rallonge, des textos et appels tard le soir pour voir si je n’étais pas devors. Des remarques sur ma façon de m’habiller, sur ma vie. Des menaces perpétuelles, des reproches quand je tombais malade sur ma soit disant « fragilité ». Puis, arrive janvier et un changement d’équipe. Je me retrouve littéralement avec tout le monde sur le dos. Ça termine en pleurs tous les soirs jusque fin janvier où je décide d’abandonner pour me sauver. Je négocie une rupture conventionnelle. Mais je tombe malade. Elle ne me croit pas et décide (pendant mes vacances) de me jeter ailleurs. Depuis début mars, je ne travaille plus avec elle. Je me sens mieux, plus soulagée et plus équilibrée. J’ai des projets plein la tête et je quitte définitivement cette entreprise.

  7. Bonjour, votre texte m’a fait du bien. Je vis cela. J’’ai 46 ans, je suis un homme, ma position est plutôt assise dans la petite boîte de formation et de conseil dans laquelle j’evolue depuis 14 ans. Et pourtant. Mon boss est un pervers manipulateur. Mes collègues ont un syndrome du képi aigu qui les pousse à être dans la compétition et l’humiliation.
    Merci aussi d’avoir dit que ce n’est pas une question de genre. En l’occurence, je souffre des 2. C’est parfois impossible à dire à des femmes, quand on est un homme, comme si j’étais du genre qui aggresse.

  8. Merçi pour que vous pouvez décrire et si bien l écrire. Je suis toujours étonnée par le fait que ces scénarios se répètent à l ennui ! Quelle lassitude est la mienne lorsqu’il surgit dans mon quotidien. Je sais à ce moment là, que je vais devoir me coltiner seule tout le travail pour ne pas me trouver en frontal ! Piqûre de rappel, pour me sortir de ma zone de confort ? Où vont ils chercher que pour combler leur vide existentiel, ils peuvent faire de l économie psychique sur mon dos ?

  9. Partager votre expérience. Montrer que vous avez compris qu’il n’y a pas à se sentir coupable ou faible devant de les agissements de ces « pervers narcissiques ». Donner de l’espoir mais aussi et surtout du bon sens tout simplement, est ce que vous pouvez faire de mieux pour aider les personnes confrontées au harcelement. Et surtout oui.. partir. Ce n’est pas être faible c’est prendre son de soi. S’aimer soi-même encore un peu et se donner l’opportunité d’aller mieux et d’en sortir. Merci pour votre témoignage.

  10. J’ai subi les petites phrases destructrices avec le sourire content de soi qui va avec. Répété à chaque fois que possible, plusieurs fois par jour. Jusqu’à ce que je vienne à mon boulot à reculons alors que je l’aime.
    Le harceleur n’est pas forcément un homme, je le confirme.
    Mais ce n’est pas forcément non plus celui  » qui a le pouvoir  » au sens social du terme. En fait c’est la personne qui prend le pouvoir psychologique sur nous, quelle que soit la raison.
    Et quand c’est l’ « inférieur hiérarchique » qui prend le dessus car vous ne voulez pas dominer, c’est encore plus dur à vivre je pense… Car il y a encore moins de compréhension autour de nous et personne ne veut nous croire.
    Un patron qui harcèle, c’est dans les faits connus de société. Dans l’autre sens, soit c’est pas vrai, soit c’est de votre faute.
    J’ai failli me foutre en l’air en voiture un soir. Car plusieurs années d’un tel traitement finit par influencer nos réactions dans la vie personnelle, et on finit par se détester.
    Depuis j’ai remonté la pente. Mais je n’ai jamais retrouvé l’amour de mon travail et j’ai toujours du mal à reprendre confiance en mes capacités à gérer une relation humaine.

  11. Merci de ce poste .. je ne suis pas habituée à répondre à ce genre de message mais la çà m’a particulièrement touché. J’ai été moi même victime de harcelement pendant 6 mois, ça fait 4 mois que je ne travaille plus je me reconstruis doucement mais difficilement car je n arrive pas à retrouver de travail car ce mec m a cassé: tout y passait mon déjeuner mon poids mes vacances ma famille.. et les regards de mépris et les remarques non constructives je me reconnais parfaitement dans ton récit donc merci car on se sent moins seule et on pense que la plaie peut se refermer !
    Quels sont tes conseils pour aller de l avant et reprendre confiance ?
    Merci et bonne continuation !

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